dimanche 1 août 2010

Original is the Best: Le Dernier Maître de l'Air

Comme vous avez pu le lire ça et là à travers Labouata, je ne suis pas un extrémiste de l'adaptation. Qu'on fasse des entorses à l'oeuvre originale pour caler un récit dans le format cinéma ne me dérange pas, à condition que les éléments les plus cruciaux soient effectivement retranscrit avec l'aide des outils que l'on a à disposition derrière une caméra.

Pour moi, un livre, une série ou une autobiographie ne pourront jamais avoir de retranscription fidèle en 2h30 et cinémascope. Partant de ce principe, du moment que l'adaptation retranscrit l'essence du produit original, je reste bon client. Et puis si les gens sont vraiment curieux, un remake ou une adaptation n'empêche pas de voir ou lire l'oeuvre originale pour autant.




Alors pourquoi, malgré tout, je trouve que l'adaptation d'Avatar, le dernier Maître de l'Air manque sa cible et que c'est franchement dommage?




Sur le net, la première et plus virulente critique faite est au casting. Les gentils sont blancs, les autres sont indiens ou asiatiques. On y verrait là un racisme latent de la part de Shyamalan et des producteurs. Soit, je veux bien admettre que passer la tribu de l'Eau au mixeur caucasien m'a paru tout d'abord bizarre. Mais pas plus que ça. Lorsqu'on connaît l'oeuvre originale, on sait que chaque tribu compte ses gentils autant que ses méchants. Il n'y a aucune question de race ou de culture en jeu, seulement des personnes. Pour ce que ça importe dans l'histoire originale, les gentils pouvaient tout aussi bien être noirs, russe ou nains, globalement pour le message, on s'en fout un peu.

J'accorde à la critique populaire que si c'était pour une question d'identification du spectateur, mon argumentation précédente vaut toujours. Le spectateur s'identifie aux héros parce qu'ils représentent des valeurs, et non grâce à une couleur de peau. Passons donc sur ce détail polémique.

La seconde critique est portée à la réalisation. Même si je me méfie de Shyamalan je ne crois pas qu'il y ai un vrai défaut de réalisation.




Petit cours vulgarisé de hiérarchie dans l'audiovisuel cinématographique américain:

Contrairement à la croyance populaire, la réalisation est une étape secondaire, voire tertiaire. Avant ce travail, il y a tout un tas de processus qui encadreront le travail du réalisateur. Par exemple:



L'écriture: Elle détermine ce que le réalisateur doit montrer ou non. Sauf cas particulier, le réalisateur n'a pas droit de rédiger, couper ou éviter une scène écrite par un scénariste. C'est une question d'éthique tout autant que de logique.



Scénario: John brandit la main coupée de Philip à une foule en délire.

Réalisateur: "Cette scène, je l'ai pas comprite. Je l'ai enlevé du flime. En plus c'est violent."
Scénariste: "Ok. Fabuleux. Ma scène finale avec la révolte du peuple a été supprimée. Une histoire de révolte sans révolte dedans. Génial."




La production : Elle détermine de quels moyens le réalisateur disposera. Elle a souvent droit de vie et de mort économique et artistique d'une séquence.


Scénario: John brandit la main coupée de Philip à une foule en délire.


Réal: "Il va me falloir 5000 figurants en costume d'ouvrier de 1920 et une main coupée de cadavre"

Producteur: "Bon alors Gary, voilà le topo. Moi je produis ton film, tu vois. Et j'ai aussi une boîte de quenelle au veau à faire tourner. En plus c'est moi qui met personnellement les sous dans ton truc sur la révolte du peuple là. Encore tes conneries communistes, si tu veux mon avis. Alors vu que j'aime pas cette scène de Rouge (ni ton film d'ailleurs, même si je sais que ça plaira aux jeunes et que mes sous sont là pour ça, ça achète des figurines les merdeux), je te propose un marché. Si au lieu de la main c'est une de mes quenelles qu'il brandit, je paye pour 20 figurants. S'il mange la quenelle devant la foule, c'est 200 figurants. Et s'il semble se régaler je serai presque prêt à répondre à ta demande (en allant jusqu'à 250 figurants seulement, faut pas déconner non plus). En fait si le film se termine avec ton héro à la con qui dit le slogan de ma marque ... et que la foule le reprend, je te file de quoi réaliser ton rêve de bolchévique cinéphile. Et rajoute une scène avec un vaisseau spatial. Ça fera un jouet à vendre de plus ça, un vaisseau spatial."


Tout ce bordel est optionnel, bien évidemment, certains films se réalisent dans la plus grande cohérence et le plus grand respect du projet final. Mais la plus part du temps, le réalisateur doit composer avec les égos de chacun et les moyens qui lui sont fournis.

Bref, il faut comprendre qu'un film, ça se fait avec une équipe de centaines de personnes voir plus, avec énormément de sous et que mis à part les petites mains, dans le pire des cas, chacun veut voir son travail et sa touche personnelle passer avant l'intérêt du projet.

Pour un réal lambda, le travail consiste à exécuter un film malgré toutes les contraintes qui lui sont posées. Lorsqu'un réal acquiert une certaine notoriété (et qu'il ne l'a pas perdue, c'est à dire pour Hollywood, qu'il continue à rapporter de l'argent, même s'il fait de la merde), on lui laisse plus facilement la main sur ses volontés.


Or Shyamalan, avec ses précédents films, a fait perdre de l'argent à ses studios. Beaucoup. Avatar est un caprice. Un film qui aurait été fait sans lui mais pour lequel les studios ont accepté son nom.



Shyamalan devait se racheter une réputation en prouvant qu'il pouvait rapporter de l'argent aux studios. Les studios voulaient faire du fric avec la licence du dessin animé, un projet facile. Shyamalan s'intéressait au dessin animé. D'une pierre trois coups! On laisse le truc facile à mettre en place au gars qui doit se racheter une réputation et qui, en plus, est volontaire pour le faire.


Maintenant, accuser Shyamalan d'avoir mal fait son boulot, je ne pense pas. Shyamalan filme bien (ça me raque de le dire, mais quand on le laisse tranquille il est capable de pondre Le Village, qui est une tuerie). Mais ici, on sent qu'on le pousse au cul. 1h30, c'est bien trop court pour ses habitudes. En général, les films de l'hindou bankable prennent au moins 2h de votre temps. Et 1h30, c'est d'autant plus court pour synthétiser une saison entière d'Avatar. Ça aurait mérité la même durée qu'un Seigneur des Anneaux version longue pour être approchant, au minimum.

Est-ce dû alors au scénario? En partie, sûrement. Il manque un truc crucial à cette version filmée: le regard d'un gamin sur les évènements. L'écriture est épique avant que d'être. Dans le dessin animé, il faut une saison et demie avant qu'Aang, Soka et Katara comprennent réellement dans quel engrenage ils ont mis les avant-bras. Dans le film, il faut 10 minutes à toute la smala pour capter que les évènements sont graves et ensuite on s'arrête là. Voici des héros sérieux avant d'être des gamins. Les personnages se veulent légendaires alors qu'ils commencent à peine leur quête.



Dans le dessin animé, c'est une franche inconscience des évènements premiers qui vont les mettre au cœur de l'histoire, une innocence qui les fait se dresser instinctivement contre de mauvaises valeurs sans en mesurer la dangerosité. La virtuosité de la série, c'est justement de faire en sorte de montrer que l'initiative doit être réfléchie, mûrie, car on ne peut pas, dans l'univers de l'Avatar, se lever contre des aprioris. Chaque individu a des raisons. Chaque méchant a une histoire, une logique, un passif.

Dans cette logique, chaque héros aussi a une part sombre, parfois même malsaine (Katara et l'adaptation de son pouvoir à d'autres utilités particulièrement dérangeantes dans la 3ème saison) et aucun acte ne laisse indifférents ses acteurs. Mieux que tout, chaque peuple a ses victimes. Lors de la deuxième saison, on commence à comprendre que par delà les frontières de la nation du feu, au sein même de la famille royale, le doute, ainsi que la douleur de cette guerre subsiste. Aucun manichéisme n'est vraiment présent dans le dessin animé.


De fait, la question morale de l'agression est triturée, mise en échec par le soin apporté à la nuance trop souvent oubliée par la fiction américaine. Les enfants qui regardent ça sont amenés à considérer l'Autre en temps que personne et non en tant qu'ennemi ou étranger.


Quant à la production... A-t-elle fait son boulot? Sur le plan artistique, rien à redire. La série avait été un régal pour les yeux, le film l'est aussi, avec un défi relevé, celui de restituer la mise en scène des combats particulièrement impressionnants du dessin animé avec une fidélité qui frôle le génie. Pourtant on sent que si le scénario a été tronqué, c'est aussi la faute à la production, qui a dû très certainement demander à ce que l'histoire soit moins complexe que celle du dessin animé. Résultat, on garde des faits, nombreux, sans avoir le liant. Un exemple?

Dans le dessin animé, l'Avatar Roku, précédente incarnation de Aang, vient le visiter pour lui donner des conseils et l'éduquer. Roku était un Maître du Feu et était l'ami du Roi de la Nation du Feu actuel. De fait, Aang est conseillé non seulement par les esprits de la nature, mais aussi et surtout, par quelqu'un qui, s'il était encore vivant, serait chez l'ennemi. Dans le film, ce personnage pivot du message central est carrément absent. Pas une seule mention.

De même: dans le dessin animé, l'Esprit Bleu, dont il est question brièvement à la moitié du film, a été inventé par Zuko pour pouvoir passer sa frustration et ses doutes d'être du mauvais côté de la guerre. Zuko se déguise à travers la nuit et part aider les gens abusés et violentés par sa nation. L'Esprit Bleu est une figure qui l'aidera par la suite, à libérer Aang de chez le général qui le détient tout comme dans le film. Sauf que dans le film, rien de tout ça. L'Esprit Bleu est "une rustine scénaristique", on l'intègre parce qu'on était arrivé à un moment où plus rien ne pouvait aider le personnage principal à s'échapper. Rien de plus.




Il y avait pourtant là opportunité à raconter une dimension supplémentaire au personnage du fils du Roi, dimension cruciale des thématiques de la série: le questionnement. Zuko, malgré son apparente froideur et implacable détermination, se laisse le temps de douter de lui-même, de se remettre en question.

Quand on fait un film d'1h30 bourré de scènes assurant des ventes de figurines, malheureusement on coupe ce genre de trucs. C'est bien trop complexe à comprendre pour quelqu'un qui veut faire du profit sans regarder à la qualité.



Et le montage dans tout ça? Il est quasiment certain que l'édition DVD extra collector nous réservera quelques scènes coupées qui vont enrichir le tout. Le film est découpé à la hache, ce qui n'est certainement pas une habitude chez Shyamalan. On sent des coupures de rythmes, des incohérences, des manques dans les dialogues. Shyamalan a sûrement filmé certaines parties oubliées au montage final (la bande annonce montre les guerrières Kyoshi, totalement absentes du film). Le résultat de ces coupes dérangeantes même pour un spectateur lambda, c'est que l'histoire se perd au fur et à mesure du déroulement du film et si l'on a pas vu la série, le film est incompréhensible...



Pourtant, on avait presque ce qu'il fallait pour que ça reste acceptable. Il faut croire qu'encore une fois, le pouvoir économique a sabordé lui-même son propre produit.

Dans le film, il ne reste presque que l'oncle Hiro à sauver, un personnage secondaire gardé avec les mêmes nuances que dans le dessin animé: respect de l'adversaire, gardien des sagesses de l'ancien monde, figure paternelle de substitution de Zuko, finalement, le fait qu'il ne soit plus porté sur un addict au thé n'a pas plus dérangé que ça.

Dommage, vraiment. Le Dernier Maître de l'Air aurait pu aisément devenir le Star Wars d'une nouvelle génération, au lieu de ça, il est relégué à un vague film de l'été pseudo-philosophique, mal traîté, mal vendu, mal compris.

On se rabattra donc sur la série animée qui, forte d'un doublage convenable (miraculeux par nos temps troublés), se regarde deux fois au moins, une fois en V.O., une fois V.F.


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