vendredi 20 novembre 2009

La série à Voir: Le Prisonnier



L'actualité dépoussiérant le sujet, il fallait bien un jour que je parle ici de l'incroyable et cultissime série de Patrick McGoohan (que l'on pensait immortel jusqu'à Janvier dernier, paix à son âme). Malheureusement, nos plus grands artistes meurent aussi.


Mais son œuvre reste vivante puisque AMC, chaîne câblée américaine, s'offre actuellement le luxe (et le risque) de remettre au goût du jour Le Prisonnier, série TV la plus influente jamais créée et marquante tant du point de vue de ses idées que de son iconographie.


Alors Le Prisonnier, c'est quoi? C'est l'histoire d'un agent secret anglais tel qu'on les dépeint dans les années 60: la classe, la belle voiture, rebelle et indépendant, qui décide de démissionner. Ses raisons? Un mystère. Après avoir posé sa lettre avec fracas entre les mains de ses supérieurs, celui-ci se fait enlever et est rendu inconscient.



A son réveil, notre héros retrouve son appartement tel qu'il l'a laissé avant de tomber dans les vapes, mais à la fenêtre, ce n'est pas Londres qu'il aperçoit, mais un étrange paysage abandonné de village éclectique. C'est en faisant sa première sortie de l'appartement que l'agent secret découvre que les habitants n'ont pas de nom, juste des numéros, que ce lieu là s'appelle Le Village et que rien n'est laissé hors de contrôle du dit Numéro 2, figure d'autorité morale et politique suprême.


D'ailleurs, notre héros aussi n'a pas de nom, désormais, il s'appellera Numéro 6. Plus énervant encore, il n'y a pas d'issue possible au Village, il est désormais prisonnier de cette communauté tenue "heureuse" et sous contrôle au moyen de vidéo surveillance et de diverses méthodes médicales des plus douteuses.

Le but du Numéro 2, apprendre pourquoi le Numéro 6 a démissionné de son ancien travail, celui du Numéro 6, résister à la pression et s'échapper.

Pourquoi la série est-elle culte? Il faut remettre cette histoire dans son contexte Historique. A l'heure de sa sortie, nous sommes dans la fin des années 60. Les médias de masses ainsi que la vidéo-surveillance sont encore de gentils gadgets que l'on découvre sur fond de Guerre Froide. L'époque hyppie touche à sa fin et arrivent les années 70-80 et leur lot de désillusions: peu-importe qu'on le veuille, le monde nous empêche d'être libre et ce d'une façon des plus naturelles.


Le Prisonnier tire la sonnette d'alarme dès le début et dépeint une société totalitaire où chacun des citoyens est source de son enfermement, où le doute, le questionnement de l'autorité, l'originalité au dépend de la norme et de la communauté est formellement interdit voire réprimé. Rien ne doit troubler le paisible équilibre qui est instauré dans le Village, quitte à ce que l'on doive faire des sacrifices (moraux ou même humains) pour que cela en soit ainsi. Et le point le plus central dans son histoire, l'information est source de pouvoir. Elle est donc, contrôlée, manipulée, retenue ou effacée pour que chacun reste à sa place.

Outre l'aspect espionnage de la série, c'est une lecture philosophique et/où sociologique qui se doit d'être faite pour en apprécier vraiment les ficelles. On regarde Le Prisonnier tant pour être diverti que pour avoir des sujets de réflexion en stock. Et le mieux dans tout ça, c'est que pour l'époque, ce n'est pas simplement une œuvre d'actualité, c'est surtout une œuvre d'anticipation.

Les plus jeunes d'entre nous ne s'en surprendront pas, mais au Village, les portes sont automatiques, les téléphones sont sans fil, la psychologie est omniprésente. Aucun détail n'est laissé derrière. Le Village est une image à peine diabolisée du monde tel qu'il deviendra 20 ans plus tard.

Ce qui, de plus, frappe tout autant lorsqu'on a l'œil avisé du cinéphile, c'est la réalisation. En quelques épisodes, Patrick McGoohan, qui écrit, joue, produit en partie et réalise, amène un souffle radicalement nouveau et précurseur au format télévisuel.

A la même époque c'est Chapeau Melon et Bottes de cuir ou, quelques années plus tard Amicalement Votre qui côtoie Le Prisonnier et pourtant, si le look des protagonistes en a un peu pris dans la gueule, le rythme, l'histoire, le ton donné et le montage est incroyablement contemporain.

En fait, les mêmes scénar', les mêmes cadres et le même rythme transposé aujourd'hui avec nos techniques audiovisuelle serait encore avant gardiste. McGoohan voyait loin et c'est ce qui assurera la pérennité de son émission avec des générations de spectateurs faisant passer le flambeau à leurs gamins. Les sujets y sont intemporels, le ton s'adapte au discours (et non l'inverse, comme on le voit trop aujourd'hui) et le Numéro 6 réveille en chacun de nous les envies d'échappées et de rébellion de nos jeunes années.


Comment regarder Le Prisonnier? En France nous sommes gâtés. Il faut le dire, si le pays privilégié pour voir Le Prisonnier reste l'Angleterre, qui a la chance de se voir régulièrement nourrie de coffrets dvd ou de rediffusions, nous avons dans notre cher hexagone, l'honneur d'avoir Alain Carrazé, grand fan de la série, spécialiste du Prisonnier et rare personnage à qui Patrick McGoohan a bien voulu adresser la parole suite à l'incompréhension totale du public face au final de sa série (il faut dire que les deux derniers épisodes sont une expérience cinématographique onirique et symbolique dans la même veine que ce que Twin Peaks fera des années plus tard, pas étonnant que certains se soient sentis floués voire abandonné à leur diffusion).

Alain Carrazé donc, qui nous gâte sur notre coffret dvd frenchouille d'une floppée d'interviews, de documentaires et d'analyses, ce que les autres pays n'ont pas forcément. C'est donc ce coffret que je conseillerai, en attendant la prochaine édition Bluray.

Si vous ne pouvez pas vous le payer, louez le, si vous ne pouvez pas le louer, empruntez le, si vous ne pouvez pas l'emprunter...prenez un gars de Virgin ou de la Fnac en otage et demandez plusieurs coffrets du Prisonnier en rançon (offrez ceux que vous aurez en trop à des amis, ça limitera les prises d'otage). Mais définitivement, tout sériephile ou cinéphile qui se respecte se doit d'avoir vu l'intégrale au moins une fois.

Et oui, sans le Prisonnier, Matrix serait un doux rêve, The Truman Show n'existerai pas, Lost n'aurait pas vu le jour (pour ne citer que ceux là)... Donc, c'est incontournable. Jsuis clair?



3 bout(s) de papier:

Thomas a dit…

Merci pour ce très bon artcile cher Pico.

Petit détail à rectifier peut-être, en 1967, la période hippie (et non pas "hyppie") ne touche pas à sa fin mais commence tout juste pour le grand public. On peut dire que les précurseurs de la rébellion des années 60 ont été les poètes Beat (Kerouac, Ginsberg, etc...) mais le mouvement ne commence vraiment à proporement parler qu'en 1965 à San Francisco. Il se développe dans les années suivantes et entre dans le "conscient" collectif et mondial en 1967 (avec Sgt. Pepper et le festival de Monterey notamment); et atteint son apogée en 1969 avec Woodstock, qui en signe d'ailleurs restrospectivement la fin.
Donc en 1968 avec le dernier épisode du Prisonnier, McGoohan est encore plus en avance qu'on ne le pensait.

RIP Paddy.

lucioli a dit…

C'est tout à fait clair en effet!!!
Se pose à moi un problème donc, cela fait deux jours que j'ai lu ce post et je dois avouer ne pas vraiment avoir vu l'intégrale..... Au secours! je n'arrive plus à regarder mon visage dans la glace dans laquelle le reflet de mon évidente inculture, de ces années d'ignorance impardonnable, m'horrifie. Je ne me respecte plus du tout, c'est à peine si j'ose écrire à la première personne tant je me méprise d'ailleurs.... Bref, elle a bien essayé, dans un élan de désespoir, la prise d'otage, mais sans succès... Ces enfoirés de capitalistes licencient en ce moment et n'étaient que trop content de se débarrasser d'un employé gratuitement, et elle se retrouve non seulement misérablement inculte, mais affublée d'une caissière Virgin insipide... Elle appelle à l'aide...

Pico a dit…

Tom> Tiens tiens, j'attendais avec impatience que tu vienne corriger certains détails de ma critique :)

Lucioli> Bon, si elle se retrouve avec une ex-employée de Virgin sur les bras, il y a peut être une solution. A-t-elle pensé à la revente des organes de la dite ex-employée à des trafiquants peu scrupuleux? De quoi largement financer un enseignement civique et moral crucial devrait pouvoir se dégager; des marges bénéficiaires qu'elle pourrait investir dans un joli coffret de l'intégrale.

Ou alors, solution alternative, il reste le visionnage de la série en non sous titré sur le site d'AMC. Elle y est disponible en intégrale mais seulement pour le public américain (ce qui pour un petit bidouilleur ayant le plugin Firefox légal et gratuit "FoxyProxy" est une bien piètre contrainte)

Mais en tout cas, qu'elle se rassure, sa culpabilité et son déni d'elle même, sa volonté d'expier la faute qu'elle représente est grandement appréciée en haut lieux. Qu'elle marche en paix.

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